

Les capsules de Cyril Canivet
Être et avoir ?

Regardez votre main. Juste quelques secondes. Retournez-la, si vous voulez. Regardez-la vraiment.
Est-ce que vous avez cette main ou est-ce que vous êtes cette main ?
Je peux dire : j’ai une main. Dans cette logique, le corps m’appartient et moi, le sujet, je me tiens en retrait, souverain, disposant de lui à ma guise.
Mais je peux tout autant dire : je suis cette main, je suis ce corps.
Et toute notre existence se déroule dans cette tension.
Quand ma main obéit, j’ai l’impression qu’elle est un instrument. Une sorte d’outil remarquablement perfectionné. Je décide, elle exécute.
Pourtant elle tremble en ce moment. Le trac ? L’age ? L’émotion ?
Il suffit d’une douleur. D’une maladie. D’un désir imprévu. D’un vieillissement soudain aperçu dans un miroir. Et le corps cesse d’être un simple outil. Il me rappelle alors que je n’en suis pas le propriétaire. Je suis embarqué avec lui. Je ne peux jamais me tenir en face de lui comme devant un objet. J’ai beau vouloir l’entraîner, le discipliner, chercher à l’embellir, il vieillit sans nous demander la permission.
Mon corps n’est pas seulement ce que je possède. Il est ce par quoi je suis présent au monde.
C’est par lui que je vois. Par lui que j’entends. Par lui que j’aime. Par lui que je souffre.
Alors qui suis-je exactement lorsque je dis moi ?
Suis-je celui qui possède ce corps ? Ou suis-je ce corps lui-même ?
Peut on être et avoir en même temps au risque de ne jamais coïncider avec soi même? Peut-être que la vérité se trouve précisément dans l’impossibilité de choisir. Peut-être sommes-nous cette étrange créature qui est à la fois sujet et objet, être et avoir. La seule chose que nous possédions vraiment sans jamais pouvoir la posséder complètement. Le seul instrument dont nous ne pouvons jamais nous séparer.
Et peut-être que c’est cet écart que Mike nous fait voir. Des fragments sans sujet. Une main sans bras, un crâne sans visage, des organes sans corps entier. Comme si Mike avait peint visuellement cette non-coïncidence. Des corps dont on ne sait plus s’ils appartiennent à quelqu’un ou s’ils sont quelqu’un.
Ni tout à fait possédés. Ni tout à fait habités. Entre la maîtrise et la vulnérabilité.
Mon corps une frontière ?

La dernière fois, je vous ai demandé de regarder votre main.
Cette fois, posez-la sur votre ventre. Et inspirez.
Vous sentez votre corps se soulever. L’air du monde entre en vous. Votre ventre se gonfle, votre peau se tend. La frontière bouge.
Alors : où finissez-vous, exactement ?
On croit savoir. La peau semble nous donner une réponse simple, une ligne nette entre moi et le reste du monde. Mon corps d’un côté. Le monde de l’autre. C’est une réponse rassurante. Elle donne au moi un contour, une adresse, une demeure.
Mais l’air que vous respirez était dehors il y a trois secondes. Il est dedans maintenant. Vous mangez, assimilez et le monde devient votre chair. Vous transpirez, une partie de vous retourne au monde. Les cellules de votre corps meurent et se renouvellent sans que vous l’ayez décidé.
Ce corps est en réalité un lieu de passage, un lieu traversé.
Mais en regardant les œuvres de Mike, quelque chose se radicalise.
Une main devient racine. Un muscle devient roche. Une chair devient terre.
Et soudain le regard ne sait plus exactement ce qu’il voit. Est-ce encore un corps ? Est-ce déjà un paysage ? Est-ce du vivant ? Est-ce du minéral ?
Non pas la disparition de la frontière. Mais son trouble. Son épaisseur. Son incertitude.
Mon corps est ce qui me singularise. Personne ne voit le monde depuis exactement l’endroit où je me tiens. Mais ce même corps me relie sans cesse à ce qui n’est pas moi. Il échange, il reçoit, il transforme. Il est fait du monde autant qu’il est dans le monde.
Peut-être que la question : « Où est la frontière ? » est finalement mal posée.
Parce qu’une frontière, c’est une limite, cela se localise.
Or ici, entre l’air et le poumon, entre la peau et ce qu’elle touche, entre la chair et la terre, nous ne trouvons pas une ligne.
Ce corps que nous croyions être une enceinte est-il en réalité un lieu de passage. ?
Un glissement ?
Une métamorphose continue ?
Où est le dedans, où est le dehors ? Où commence le monde ? Où s’arrête le corps ?

La vie comme résistance ?
Tout à l’heure, nous avons vu ces corps se minéraliser. Devenir racine, roche, terre. Comme si la frontière entre le vivant et le minéral se défaisait lentement. Mais alors qu’est-ce qui résiste ? Qu’est-ce qui, dans ce corps traversé, continue de tenir ?
Nous pensons généralement la mort comme un moment. Un instant précis. L’instant où tout s’arrête. Avant : la vie. Après : la mort. Une frontière nette. Un basculement.
Mais qu’est-ce que la vie, au fond ?
Xavier Bichat, un médecin du XVIIIe siècle, proposait une réponse étrange : la vie est l’ensemble des forces qui résistent à la mort.
Bichat travaillait sur des corps vivants et des corps morts. Et ce qu’il observait, c’est que le vivant est constamment attaqué : par le froid, par la chaleur, par les bactéries, par le temps. Le corps n’est pas un état stable qu’on maintiendrait sans effort. Il est un combat permanent contre ce qui cherche à le dégrader.
Pensez à une infection que le corps combat sans qu’on le lui demande. À la façon dont les cellules mortes sont remplacées, continuellement, sans relâche.
Nous imaginons souvent la vie comme la réalité principale et la mort comme son interruption. Comme si la vie allait de soi et que la mort venait ensuite la briser.
Bichat suggère presque l’inverse. C’est la vie qui à chaque instant, repousse la mort. La mort est la tendance naturelle de la matière. Et la vie est ce qui résiste à cette tendance.
La dégradation est déjà là. L’usure est déjà là.
Et la vie serait ce travail silencieux par lequel le vivant leur résiste. Pas demain. Maintenant.
Ce que Mike peint, ce ne sont pas des corps morts. Ce sont des corps en travail. Des corps en transformation. Des corps traversés par le temps.
Le temps use. La matière se transforme. La chair change.
Et pourtant quelque chose persiste. Quelque chose résiste.
Et c’est peut-être cela que Mike rend visible. Non pas la mort. Mais la résistance.
Alors peut-être que la vie n’est pas quelque chose que nous possédons. Peut-être est-elle quelque chose que nous faisons. À chaque instant. À chaque battement du cœur. Sans l’avoir décidé.
Peut-être que vivre consiste à continuer. Malgré l’usure. Malgré le temps.

Suture ( l’autre ?)
Depuis le début de ce soir, nous avons regardé notre corps.
Nous avons découvert que nous ne savions pas très bien si nous l’avions ou si nous l’étions. Nous avons découvert que nous ne savions pas très bien où il finissait. Nous avons découvert que vivre consistait peut-être à résister.
Et maintenant cette œuvre. (Montre Suture l’aquarelle de Mike)
Regardez-la.
Deux mains. Ou peut-être une seule, on ne sait pas très bien. Elles se tiennent. Elles se serrent. Et là, au milieu, cette suture : ces fils noirs et rouges qui traversent la chair comme une couture visible. Comme la trace d’une blessure qu’on a tenté de refermer.
Une suture ne supprime pas la blessure. Elle en conserve la trace. Elle dit : « il y a eu séparation ». Et quelque chose a tenté de recoudre.
Jusqu’ici, nous avons regardé notre propre corps.
Mais nous vivons parmi d’autres corps.
Et nous croyons souvent savoir ce qu’est un autre être humain. Il a des mains comme les miennes, un visage comme le mien. Je me dis que je peux comprendre ce qu’il ressent parce que moi aussi je ressens.
Mais c’est peut-être là que commence le malentendu.
Car l’autre n’est pas un autre moi.
Il voit le monde depuis un lieu que je n’occuperai jamais. Il éprouve, désire, souffre et espère depuis une expérience qui n’est pas la mienne.
Lorsque je cherche à le comprendre, je le rapproche inévitablement de moi. Mais à mesure que je le rapproche, je risque de le réduire à ma propre mesure. Je crois le comprendre, alors que je ne fais peut-être que me reconnaître en lui.
Il faudrait alors préserver ce qui, en lui, m’échappe.
Mais un autre danger apparaît aussitôt.
Car si je protège tellement l’altérité de l’autre et que rien ne peut jamais la franchir, ne suis-je pas en train de l’enfermer dans son étrangeté, son mystère ?
Alors que faire ?
Si je ramène l’autre à moi, je le perds.
Si je l’éloigne de moi pour préserver son mystère, je le perds peut-être aussi.
Comment rencontrer quelqu’un sans le réduire à soi ?
Et comment le laisser être autre sans le condamner à demeurer étranger ?
Regardez à nouveau ces mains.
Ce qui les relie, c’est une blessure. Une suture. Quelque chose qui dit à la fois : nous avons été séparés et : nous tentons de tenir ensemble.
Non pas une fusion. Non pas une transparence parfaite. Mais l’effort toujours recommencé de rejoindre quelqu’un que nous ne posséderons jamais tout à fait.
Nous nous approchons. Nous nous touchons. Nous nous comprenons parfois.
Et pourtant une distance demeure. Non pas malgré la relation. Peut-être à cause de ce qui la rend possible.
Nous avons commencé ce soir en regardant notre main.
Regardez maintenant celles qui vous entourent.
Elles vous sont plus proches que tout.
Et elles demeureront pourtant, toujours, un peu étrangères.
Les artistes
Marco Burian
Cyril Canivet
Sylvain Daïanu
Les photos du vernissage
Textes originaux de Cyril Canivet et Sylvain Daïanu. Musique original de Marco Burian – copyright Cyril Canivet, Sylvain Daïanu, Marco Burian 2026. Abus d’Obus Productions 2026.






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